C’était Dakar1 !
Ce bloc de pierres blanches : le palais du gouverneur général.
À notre droite : Gorée2, l’île où les derniers négriers embarquaient les derniers esclaves sur un bateau qui s’appelait le Rendu.
Le Rendu qui ne rendait jamais rien !
Les passagers de notre paquebot étaient déjà casqués et en blanc. Depuis le matin, chacun prenait de la quinine3. On avait dit adieu aux plaisirs de bien boire, de bien manger, de respirer librement et surtout d’avoir les poils secs. Pour mon compte, j’étudiais le moyen de remplacer le mouchoir par une serviette-éponge. On aurait dit que l’on avait mis le ciel et la mer sous mica4. La nature était congestionnée. C’était l’Afrique, la vraie, la maudite : l’Afrique noire.
Le quai des Chargeurs-Réunis nous attendait. Le Belle-Île accosta.
— Restez avec nous, fit le commandant. Là c’est le pays du Diable !
J’avais touché Dakar dans le temps. Je me rappelais, c’était la nuit, pendant le dur mois de septembre. La chaleur montait du sol, sortait des murs, tombait du ciel. Le voyageur connaissait les sensations du pain que l’on enfourne. La ville était comme imbibée d’une oppressante tristesse. J’allais alors au hasard, sans espérer m’égarer, sentant bien que ce n’était pas grand. Dakar, porte de notre empire noir ! Qu’y avait-il derrière ? De ce premier contact, deux souvenirs : les airs de phonographe5 qui rôdaient dans les rues du quartier administratif, airs européens traînant comme des exilés dans un pays où ils se sentaient perdus ; et, plus bas, dans la salle à manger d’un hôtel dit Métropole, une centaine de blancs plus jeunes que vieux, sans veste, sans gilet, chemise ouverte sur poitrine nue et soulevant d’une fourchette lourde un morceau de bidoche6 qui ne les tentait guère. Les colons !
Deux autres fois je n’avais pu toucher Dakar. C’était défendu. Dakar était pestiférée. Les bateaux la fuyaient à toute machine, filant de Madère7 ou des Canaries8 directement sur Pernambouc9 ou Rio de Janeiro10. C’était au temps de la fièvre jaune.
Joli temps ! Belle fièvre !
Cela n’empêcha pas la France de dormir. Qui l’a su ? Cependant…
« Venez donc, me disait une lettre trouvée au retour d’un voyage, venez voir un peu ce qui se passe à Dakar. Nous en sommes au cent vingt-huitième mort (des blancs). Pourvu qu’on ne dise rien, on peut trépasser. Nous vous réservons une cage dans notre maison… Venez. »
Le cauchemar dura cinq mois. Un mort et demi par jour ! Les femmes, les enfants étaient partis. Il ne restait que les hommes, ce qui était bien juste ! Le prêtre qui enterrait le matin était enterré le lendemain — civilement ! Au cent cinquantième cadavre, d’éminents médecins débarquèrent de Paris, un appareil antimoustique en bandoulière. Il faut savoir que la fièvre jaune provient d’un moustique appelé stegomia. On ne pouvait demander au moustique qui vous piquait s’il était un stegomia. Ça ne parle pas, ces animaux-là ! Voyez la tête du colon chaque fois qu’il se grattait, c’est-à-dire tout le jour et toute la nuit !
On édicta des mesures. Portes et fenêtres seraient grillagées. On ne mangerait, on ne dormirait plus que dans une cage. À partir de six heures, tout le monde serait chez soi, ou bien l’on sortirait botté, crispins aux gants et coiffé d’une cagoule.
On vit cela.
Dakar fut hantée de fantômes, gantés et cagoulés. En n’oubliant pas qu’il faisait tout de suite, la nuit venue, un peu plus chaud que dans la journée, vous aurez une idée de la satisfaction que les promeneurs éprouvaient à goûter, ainsi vêtus, la fraîcheur du soir.
Cent quatre-vingt-dix-sept morts, dit l’administration.
— Plus de trois cents, renvoient les colons.
La vérité est sous terre.
Six heures ! on accroche la passerelle au bateau. Les fonctionnaires coloniaux sentent une angoisse les pincer au cœur. Ils ne savent où ils vont, en effet, ces gens-là. Sont-ils pour le Dahomey, la Guinée, le Soudan, la Côte d’Ivoire, le Togo, la Haute-Volta, le Niger ? Leur voyage est-il achevé ? En ont-ils encore pour dix, vingt ou trente jours, en auto, en chaland11, en tipoye12 ? On va venir afficher leur sort dans le couloir.
On l’affiche. Les voici rassemblés autour de la feuille de papier signée : « Carde, gouverneur général. » Exclamations ! Protestations ! Nez ! On entend des mots mal élevés. Une femme jure qu’elle n’accompagnera pas son mari à Zinder13. Ce lieutenant qui avait demandé Tombouctou14 et nous avait montré son équipement de méhariste15, on l’envoie sur la Côte ! Celui qui comptait rester sur la Côte ira au Sahara. Ce couple qui a fait dix ans dans les pays humides, autour des lagunes d’Abidjan16, est expédié dans un pays sec, à Ouagadougou17 !
— J’en mourrai, déclare le mari, mon épouse aussi. Carde veut notre peau, qu’il la prenne tout de suite ! La voilà, dit-il au représentant du proconsul, apportez-la-lui dès ce soir. Il en fera des souliers pour sa femme.
L’épouse ne veut pas donner sa peau pour faire des souliers à Mme Carde.
— Prenez ! prenez-les donc ! continue de crier l’homme qui n’aime pas les pays secs ; après il y aura nos os, ce sera pour son cabot18 !
1. Dakar : capitale de l'Afrique-Occidentale française (AOF) de 1902 à 1960, qui sera ensuite la capitale du Sénégal. 2. Gorée : île au large des côtes du Sénégal, en face de Dakar, le plus grand centre de commerce d'esclaves de la côte africaine du XVe au XIXe siècle. 3. Quinine : alcaloïde extrait du quinquina, employé en médecine pour combattre la fièvre ou les crises de paludisme, maladie parasitaire transmise par le moustique. 4. Mica : minéral à structure feuilletée, formé de lamelles brillantes. 5. Phonographe : appareil permettant d’enregistrer et de reproduire des sons par un procédé mécanique ou électrique. 6. Bidoche : viande de mauvaise qualité (populaire et péjoratif). 7. Madère : archipel au large de la côte nord-ouest de l'Afrique, colonisé par les Portugais, puis occupé à partir du XIXe siècle par des troupes britanniques. 8. Canaries : archipel espagnol au large de la côte nord-ouest de l'Afrique. 9. Pernambouc : État qui se trouve à l'intérieur du Brésil, bordé à l'est par l'océan Atlantique. 10. Rio de Janeiro : ville au Brésil. 11. Chaland : grand bateau à fond plat, utilisé sur les fleuves et les canaux pour transporter les marchandises. 12. Tipoye : chaise à porteurs africaine ; c'est un fauteuil suspendu entre deux brancards supportés par deux couples de porteurs, l'un à l'avant et l'autre à l'arrière. 13. Zinder : ville au Niger. 14. Tombouctou : ville au Mali. 15. Méhariste : personne qui monte un méhari, c'est-à-dire un dromadaire dressé pour servir de monture. 16. Abidjan : ville en Côte d'Ivoire. 17. Ouagadougou : ville de la Haute-Volta, aujourd'hui capitale du Burkina Faso. 18. Cabot : chien (familier).
Source : https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.frTélécharger le manuel : https://forge.apps.education.fr/drane-ile-de-france/les-manuels-libres/francais-seconde/-/tree/master?ref_type=heads ou directement le fichier ZIPSous réserve des droits de propriété intellectuelle de tiers, les contenus de ce site sont proposés dans le cadre du droit Français sous licence CC BY-NC-SA 4.0 